La ville miroir

8 Juin - 28 Juillet 2018
Mirror City

Presentation

Sabine Weiss et Fred Herzog n’ont cessé d’arpenter, de déambuler, de flâner dans les villes. Ces lieux, qu’ils nous donnent à voir et à sentir, reflètent bien leurs univers, leurs obsessions, leur parti-pris.

À l’occasion de l’exposition consacrée à Sabine Weiss au Centre Georges Pompidou du 20 juin au 15 octobre 2018, nous associons ses images à celles de Fred Herzog, qui a choisi la couleur pour mieux affirmer son identité.

Dossier de presse

Communiqué de Presse

LA VILLE MIROIR

Sabine Weiss et Fred Herzog ? Pourquoi réunir aujourd’hui ces deux photographes ? Qu’ils appartiennent à la même génération qui vient à la photographie dans un contexte de retour au réel et à l’humain après les expérimentations des années 1920 et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale n’est pas une raison suffisante. Plus déterminant est qu’ils ont fait de la ville le lieu de leur œuvre tout en s’inscrivant dans deux traditions différentes, l’une européenne, l’autre nord-américaine. La Ville miroir les met en regard et invite à comparer les reflets qu’ils offrent de la réalité urbaine de l’après-guerre.

Née en Suisse en 1924, Sabine Weiss s’installe à Paris en 1946. Elle fait bientôt partie de ces reporters-illustrateurs ou « photographes polygraphes », selon le mot de Willy Ronis, qui bénéficient de l’essor de la presse et pratiquent autant le reportage que la mode ou la publicité. Au cours des années 1950 – dont sont tirées les photographies de l’exposition –, Weiss développe un travail personnel qu’elle cessera au milieu de la décennie suivante avant de le reprendre plus tard. Il porte alors avant tout sur Paris, ses rues, les terrains vagues qui bordent la ville, les hommes, femmes et enfants qui la peuplent, ou qui essaient d’y vivre, comme les « paumés » qu’elle aime photographier, à l’instar d’un Robert Doisneau ou d’un Izis.

Cette photographie humaniste préfère l’empathie à la critique sociale mais entend néanmoins témoigner. Les images sont simples et efficaces. Leur composition est classique et rejette les apports des avant-gardes comme les gros plans et les points de vue basculés ou décentrés. Elles privilégient les atmosphères tout en étant portées, selon les mots de Weiss, dans Intimes convictions[1], par « l’intuition de ce qui est le moment ». À propos de L’Audace (1950), qui montre un garçon entreprenant et une jeune fille renversée au sol, elle précise : « Même si on n’enregistre pas au niveau conscient qu’il y a une fillette qui court derrière les amoureux, on sait qu’elle passe. »

Fred Herzog regarde davantage vers les États-Unis que l’Europe dont il est pourtant originaire. Né en 1930 en Allemagne, il émigre au Canada et se fixe à Vancouver en 1953. Photographe médical, il consacre une partie de son temps libre à photographier sa ville d’adoption. Il s’inscrit dans l’orbe de la street photography new-yorkaise et de l’intérêt nord-américain pour une culture visuelle vernaculaire ou populaire comme le prouvent, dans l’exposition, néons, affiches et comics. Son approche est aussi réaliste que les livres de Gustave Flaubert et de John Dos Passos qui l’ont inspirée et l’outil de ce réalisme est la couleur.

Herzog réalise ses premières photographies couleur dès 1953, avant de s’y consacrer quasi exclusivement quatre ans plus tard. À un moment où son usage est le fait des photographes amateur ou commerciaux, il est l’un des premiers, bien avant les William Eggleston et autres Stephen Shore, à l’utiliser dans la rue à des fins artistiques. Weiss a elle aussi recouru à la couleur, mais pour honorer ses commandes. Pour ses travaux personnels, elle a toujours privilégié le noir et blanc. Dans Intimes convictions, elle explique qu’avec le noir et blanc, « l’esprit est plus libre pour approfondir, dépasser l’anecdote, pour aller vers une abstraction plus dépouillée ».

C’est, d’une certaine manière, l’effet inverse que vise Herzog qui entend donner une image conforme et détaillée du réel. Il ajoute avec pragmatisme que la couleur favorise l’intégration de la figure dans le fond et permet une lecture plus rapide de l’image[2]. Ses compositions équilibrées confirment cet impératif de clarté et de lisibilité. Jeff Wall, autre artiste de Vancouver, soulignait « la douceur affectueuse » (gentle affection) de son aîné[3]. De fait, la photographie de Herzog tranche avec les pratiques de ses contemporains états-uniens, tel Garry Winogrand, qui ont multiplié  les visions heurtées, brutales, de la rue.

À l’opposé de cette photographie qui fait événement de tout, les sujets des images de Herzog semblent parfois infimes, voire absents. Ainsi, pourquoi photographier de dos, dans Hasting & Seymour (1959), cette femme et cette fillette qui s’apprêtent à traverser une rue ? La réponse semble évidente : pour le rouge de la jupe de la première et le vert, le rouge et le bleu des vêtements de la seconde. Ce rapport chromatique attire tellement Herzog qu’il en donnera une autre vue centrée sur les jambes des deux passantes.

En un mot, ce qui fait événement dans les photographies de Herzog est moins la ville elle-même que la photographie et ses moyens. Cela vaut aussi pour Weiss. Mais si Herzog photographie la capacité de la photographie à rendre le réel tel qu’il se présente à lui, dans sa complexité visuelle et sa richesse chromatique, Weiss souligne son pouvoir de transformation, de réduction de la réalité à un contraste dont témoignent les nombreux effets de contrejour et vues nocturnes présents dans l’exposition. Le sujet de ces images est la lumière et sa captation unique par l’appareil photographique, cette lumière qui, pour elle, est « la source de la magie, de l’enchantement, du je ne sais quoi de la photo ».

Avec Sabine Weiss et Fred Herzog, c’est à la photographie que la ville tend son miroir.

 

Étienne Hatt



[1] Sabine Weiss, Intimes convictions, Contrejour, 1989.

[2] Grant Arnold, « An Interview with Fred Herzog », in Fred Herzog. Vancouver Photographs, Vancouver Art Gallery/ Douglas & McIntyre, 2007.

[3] Jeff Wall, « Vancouver Appearing and Not Appearing in Fred Herzog’s Photographs », in Fred Herzog. Photographs, Douglas & McIntyre, 2011